Porteurs d’Orients II, Estuaire, no 128

Pour son édition de printemps 2007, Estuaire a recueilli les textes d’auteurs, poètes et dramaturges s’exprimant sur leur rapport à l’Orient. Interrogations et fascinations nées du regard porté sur cet Est mythique, réflexions suite à des voyages dans ces contrées du monde, expériences littéraires rattachées à l’Asie ou au Moyen-Orient, toutes les directions sont explorées.

Alors que Carol Lebel et François Charron abordent, chacun à leur manière, l’Orient en se réappropriant la forme du haïku, André Duhaime et Marie Sunahara reprennent ce concept de poésie brève dans Dialogue, œuvre poétique polyphonique dans laquelle se relaient deux voix sur le ton de l’introspection. De courtes strophes empreintes d’une symbolique sur la séparation et la solitude s’enchaînent et se font écho :

« Au froid soleil de mars / ces tout premiers yens / entre mes doigts nus/ - /La distance entre deux continents / et ce qui circule dans nos mains/ - / Notre nuit blanche / autoroute ou aéroport / malgré ma voix blanche / ne dors pas /(…) »

Particulièrement, ce sont les pages de Gilles Cyr, qui aborde un aspect plus prosaïque de son rapport à l’Orient, qui ont retenu mon attention. Poète, mais aussi traducteur, Cyr a collaboré à un projet de traduction en français de poèmes coréens. Ne maîtrisant pas cette langue, il participait à titre de second traducteur :

« Dans les traductions de poèmes signées par deux traducteurs, on comprend que le premier nom qui figure sur la couverture désigne le traducteur qui pratique les deux langues. Le deuxième ne connaît souvent que la langue d’arrivée. Je reçois un mot à mot et à partir de ça, il faut remonter vers le poème. »

Assistant d’Han Daekyun, Cyr rapporte, dans le texte « Le poème la traduction (Note) », diverses problématiques langagières et stylistiques qu’a occasionnées le passage du coréen à la langue française. Par exemple dans le poème « Pour fêter le travail » de Ko Un, l’identité des personnages restait abstraite. L’usage de l’imparfait permettait de conserver le caractère indéfini des personnages : « je t’attendais tout l’automne / la terre sous le ciel ne trahit pas ». Par contre, ce temps de verbe ne convenait pas et les traducteurs ont dû trancher en faveur du passé composé qui exigeait de faire un second choix : « Il faut décider si nous avons affaire à un homme ou une femme. Nous avons opté pour le féminin. » Le résultat, « je t’ai attendue tout l’automne», efface l’équivoque du sens initial.

Par ailleurs, la traduction littérale laisse souvent planer des incertitudes, des « insatisfaction ». D’ailleurs, le titre du recueil consiste souvent en soi un défi de traduction. Cyr donne en exemple la traduction du titre d’un recueil de Cho Jungkwon qui, mot à mot, aurait donné Les sept formes de cœur qui regardent la pluie (figure que, personnellement, je trouve magnifique, malgré sa formulation qui ne renvoie pas strictement au sens original du titre). Se butant à cette image et expression plutôt incongrues, le discernement a mené à un « ajustement » du titre en Sept sentiments devant la pluie.

Cyr conclue de cette expérience linguistique :

« Des poètes de loin font un geste dans notre direction. Il nous parle du monde qui est le leur, bien sûr, et des fois ils nous parlent du nôtre. Traduire c’est alors commencer à répondre ».

À travers son récit, Cyr se fait littéralement « Porteur d’Orient » en rapportant certains vers magnifiques des poètes coréens qu’il a traduits. Voici un extrait d’Une tombe au sommet de Cho Jungkwon :

« Je vois en gravissant la montagne de l’hiver. / Les choses les plus hautes brillent dans un lieu froid comme de la glace. Silence résolu d’une cascade gelée. Dans ce monde froid / l’esprit le plus haut est vivant / entre le ravin et la crevasse maculé de blanc / il chante le gel d’un rocher et d’un autre. (…) »

Pour ce numéro spécial sur l’Orient, se sont aussi prêté à l’exercice José Acquelin, Jean Marcel, Larry Tremblay, Danny Plourde, Monique Juteau et Yolande Villemaire.

Carnet rédigé par: Maria Luisa Romano